Sienne 1288-1355. L’idée de république réinventée, l’expérience du Conseil des Neuf (Cécile Loisel)

Atelier « L’idée de république » (3e année) animé par Jacques Doly et Jean-Michel Muglioni

Séance du 11 mai 2019

École Normale Supérieure 45 rue d’Ulm 75005 Paris, salle Weil, 10h-12h30

Sienne 1288-1355. L’idée de république réinventée, l’expérience du Conseil des Neuf

par Cécile Loisel, professeur au lycée Galilée de Franqueville-Saint-Pierre,
secrétaire générale adjointe de la Société française de philosophie.

Dès le milieu du XIIe siècle, les cités du Nord de l’Italie, s’inspirant du modèle antique, s’émancipent du Saint-Empire romain germanique et inventent de nouveaux modèles de république. Les références conceptuelles de ce genre inédit de « regimen » sont pour partie empruntées au droit romain dont la connaissance était alors renouvelée par la découverte fortuite d’un exemplaire complet du Digeste Justinien. La philosophie de Cicéron et, à travers ses écrits, les théories politiques de Platon et d’Aristote fournissent également à ces nouveaux citoyens les moyens conceptuels de mettre en place les conditions concrètes de l’exercice d’un pouvoir républicain. L’exemple de Sienne nous montre comment les marchands, la « mezza gente », dirigent la cité au nom du bien commun sans lequel il n’y a ni justice ni liberté. Pendant près de soixante-dix ans, le Conseil des Neuf, désigné pour un mandat de deux mois, va mener l’expérience républicaine la plus longue du Moyen Âge. Sa longévité n’est pourtant pas synonyme de stabilité : la guerre, sous la forme hideuse du « guasto » est à l’extérieur l’horizon permanent de la cité tandis qu’en son sein menace constamment la « stasis » – produite ou bien par la « faide« , la haine qui déchire entre elles les grandes familles ou bien par les séditions qui soulèvent régulièrement le peuple qui réclame justice. Par quelle solution politique une concorde pourrait-elle émerger de ces forces contradictoires?

C’est en 1340, alors que le modèle républicain siennois connait un déclin irrémédiable, qu’Ambrogio Lorenzetti achève pour la Salle du Conseil des Neuf du Palazzo Publico une série de peintures murales qui dévoile une vision réaliste des choses du pouvoir tout en exaltant l’idéal républicain comme seul gouvernement désirable des hommes, vertueux ou non. En effet, si l’on faisait le dessin de l’honnêteté, « si les yeux pouvaient la voir », écrit Cicéron en citant Platon, « elle nous inspirerait un merveilleux amour de la sagesse » (Cicéron, Traité des devoirs, I, v). Mais le discours pictural de Lorenzetti doit être lu pour lui-même, c’est-à-dire comme l’illustration d’une certaine idée de la république, en un lieu et en un temps déterminés et non comme l’illusion rétrospective d’une anticipation des républiques modernes. C’est cette incarnation particulière de l’idée de république que notre propos s’efforcera de restituer afin d’apercevoir les problèmes philosophiques qui diffèrent des nôtres et ceux qui sont les mêmes. Ainsi, du fond de ce vaste laboratoire politique que fut le Moyen Âge italien, nous parviennent peut-être des solutions, à coup sûr une poignante mise en garde sur la fragilité de toute république.

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